Entre ciment et belle étoile
Keny Arkana
Si le rap a perdu ses esprits, Keny Arkana, non. Après un premier street réussi et des scènes qui dynamisent les squelettes les plus engourdis, il était temps que la rappeuse marseillaise fasse parler d’elle pour ce qui la définit vraiment : un album. Soutenue par un auditoire toujours plus large, attendue grâce à des titres forts comme Grabuge, Un pavé de plus, Les murs de ma ville, la rappeuse donne avec “Entre ciment et belle étoile” de bonnes raisons de croire que le rap n’est pas qu’une musique infantile.
“Ne me parlez pas d’hérédité je ne sais même pas de qui je porte le sang”
(Je suis la solitaire)
“L’esquisse” traçait les grandes lignes de la personnalité de la rappeuse en affirmant un caractère trempé, un discours révolutionnaire, religieux et une sensibilité reléguée à la fin sur l’outro. On s’attendait à redécouvrir ces facettes, donc, et pour se faire, Keny a fait les choses en grand en reprenant ses thèmes de prédilection en y ajoutant des récits parfaitement maitrisés. Sur La mère des enfants perdus, elle se fait maternelle quand elle parle des jeunes de la rue, et plus loin, elle se fait plus crédible encore sur Victoria. Keny endosse le rôle d’une jeune fille qui voit son père rejoindre les piqueteros (ndt : les chômeurs qui bloquent les routes) dans un contexte argentin qui touche le fond depuis 1995 à cause des restructurations et privatisations économiques. La jeune rappeuse rend sont rap vivant avec des anecdotes justes qui traduisent l’angoisse d’un pays en pleine crise.
Une rapide écoute mettra en évidence un message contestataire (Jeunesse du monde, Nettoyage au Karcher, Le missile suit sa lancée) alors qu’une écoute plus approfondie dévoilera les premiers non-dits : un discours plus philosophique qui prône la prise de confiance et l’importance de ne pas stagner. Pour ne pas tomber dans le moralisme monocorde, elle prend plaisir à varier les points de vue et les timbres de voix. Keny a parsemé son album d’espoir et si cela semblera évident sur les exceptionnels Clouée au sol, Prière, Une goutte de plus, les motifs d’y croire sont bien présents sur Sans terre d’asile par exemple (“Les germes du concret fleurissent d’abord dans la tête, enfant de la terre tu portes le secret de la vie”).
Encore plus loin que les mots, l’espoir est présent dans ce que Keny Arkana dégage dans son rap. Plus que de l’énergie, on écoute quelqu’un de réfléchi qui a pris de la distance sur une adolescence digérée, qui lit certainement beaucoup et qui évite les contradictions pour la rime. Elle évoque à plusieurs reprises son enfance en foyer et des maltraitances qu’elle y a reçues. Eh connard est direct et puissant mais elle évoque également par bribes son vécu dans Le fardeau (voir le 3ème couplet) et J’viens de l’incendie.
“Entre ciment et belle étoile” est peaufiné à l’extrême, tant sur l’agencement des titres qui respirent que sur l’écriture très soignée (Je suis la solitaire). Pour une fois, on se sent capable de parler d’un album de rap français sans parler de flow ou d’instrumental, bien qu’il y aurait beaucoup à souligner tant le travail de certains sons est méticuleux.
La rage du peuple faite femme est touchante et son album “Entre ciment et belle étoile” est intimiste et ouvert à la fois. Un sacré tour de force qu’il fallait saluer.


